Blog 3 – La vie au village: villageois, enfants, enseignement

by | Apr 3, 2014

Une semaine à la salle de lecture
Quand je suis au village, je passe beaucoup de temps dans la salle de lecture au terrain Suudu Peeral avec les animateurs Gueladio et Moctar. Ranger, trier, classer le matériel éducatif et les livres, préparer les animations avec les animateurs comme les activités dans la cour, jeux à caractère sportif et activités calmes sous le hangar (puzzles, play mobil, dominos…). La nettoyage de la cour a lieu une fois par semaine avec l’aide des enfants. La cour n’a jamais été aussi propre. Cela m’a frappée dès mon arrivée au clair de lune le premier soir.
Chaque matin et chaque après-midi une cinquantaine d’enfants se pressent autour de Gueladio. Il accueille les enfants qui ne sont pas scolarisés 20 heures par semaine, deux fois par jour. Son rôle est d’organiser les activités, guider et encourager les enfants. C’est un plaisir de voir comme ils se concentrent pour bâtir une maison avec des blocs en bois, y mettre des personnages Play Mobil, construire une voie ferrée, observer les morceaux d’ un nouveau puzzle de 30 morceaux, feuilleter les livres, regarder les images, faire des animaux en terre. Gueladio leur raconte des histoires en langue locale Fufulbe. Ces ‘enfants de la rue’ se trouvent bien ici et sont enthousiastes. Ils viennent après l’école coranique. Mercredi et jeudi après-midi les scolaires retrouvent Moctar. Parfois ils sont plus de 150. A nous trois, on a beaucoup à faire pour assurer les activités dans un minimum d’harmonie. Pendant le week-end les collégiens viennent étudier. L’ambiance est plus calme. Le vendredi et le samedi Dicore et Bagnon les deux anciens animateurs villageois encadrent les enfants scolaires et non-scolaires. Grâce au hangar construit en octobre 2013 et à la salle de lecture, on peut accueillir plusieurs groupes à la fois. C’est un énorme avantage. Il règne dans la cour une ambiance joyeuse et animée

Espace de vie personnel et rythme quotidien
Comme tous les ‘toubabs'(blancs) en Afrique, je ressens le besoin de me retirer et de me reposer loin de l’agitation de la cour. Ceci n’est pas facile, dès le matin, des villageois viennent saluer ‘Walidjan?’ ‘As-tu bien dormi|?’ Ils regardent ce que ce que nous faisons, entament une conversation. Un mélange de curiosité et de retenue de la part de certains, d’autres n’hésitent pas à essayer les jeux, feuilleter des livres ou faire des commentaires sur la décoration de la salle. Des villageois passent régulièrement pour regarder els photos exposées. Pendant la sieste, même avec mes boules Quies, il m’est impossible de ne pas entendre les cris des enfants qui appellent. Comment leur expliquer: revenez plus tard à 3 heures, je veux me reposer… Accrocher un foulard vert signifie vous êtes bienvenus. Un foulard rouge signifie: revenez plus tard. Cela ne fonctionne pas toujours de façon efficace. A 13h sieste et à 21h je vais dormir dans la maison en banco (pisé). Le soir, je suis épuisée après avoir discuté avec les animateurs sur le déroulement des activités et donné des idées pour le lendemain. Je m’endors avec la mélodie des Talibés (élèves des écoles coraniques) qui prient et le beuglement des vaches. Lever à 5h, j’aime ces bruits matinaux qui me sont familiers: les prières récitées par les Talibés et les vaches qui meuglent et piétinent le sol en allant boire au fleuve.

Les ‘grandes familles’
Rendre visite aux familles est une partie importante de mes activités quotidiennes. Gueladio m’accompagne, me présente. Je connais maintenant beaucoup mieux les trois grandes familles de Sareseyni: les Diallo 1, les Diallo 2 et les Bary.
Dans chaque cour règne une vie intense: des animaux attachés (ânes, veaux), des moutons libres, des enfants en bas âge qui se traînent à quatre pattes, des grands qui jouent ou balaient, des femmes qui cuisinent, des vieux installés à l’ombre. A chaque porte, il me faut saluer une cousine, une ‘grande’ sœur, une tante, une grand-mère. Il y a parfois plus de vingt cases dans chaque cour dont un entrepôt spécial pour le riz, le mil, les haricots niebe. J’ai vu seulement chez deux familles une armoire géante avec sur chaque planche des marmites, comme celles du ‘marabout’, directeur d’e la plus grande école coranique, avec un nombre impressionnant de casseroles, calebasses et marmites. Tout le monde est assis sur des nattes. Les hommes souvent à part. Cette découverte est révélatrice: ces familles Peul aiment montrer leurs objets ménagers quand ils en ont. Pourtant, les Peul en général vivent simplement et sobrement et leur troupeau occupe toutes leurs pensées et remplit leurs journées. Grâce aux vêtements des femmes, on peut savoir si la famille se porte bien ‘économiquement’ ou non. Un ‘bazin’ (damas) coûte € 50 minimum. La confection d’un costume en bazin comprend plusieurs phases: achat du damas blanc, teinture faite par une femme, choix du modèle chez le tailleur, choix de la broderie chez le brodeur (souvent le tailleur). Ces habits en bazin (riche, premier choix ou deuxième choix ) sont inusables. J’ai moi-même des bazins de plus de quarante ans. Un Comatex pagne industriel de la Compagnie malienne des textiles est bien meilleur marché mais se déchire vite. Dans le village, presque toutes les femmes portent des Comatex achetés au magasin Comatex à Mopti.
Les bazins , les boucles d’oreilles en or ne sont portées que pour les grandes occasions comme les mariages. Hélas, beaucoup de femmes Peul ont dû vendre leurs boucles d’oreille pour survivre après les sécheresses répétitives, à peu près tous les dix ans. D’après mes informations, seules dix femmes ont pu les conserver.
Une visite au chef du village s’impose. C’est un Rimahibe, l’ancien groupe des ‘captifs’ des Peul. Il est allongé sur sa natte, malade. Les Peul ont refusé d’envoyer leurs enfants à l’école coloniale de Segou. Ils y envoyaient leurs esclaves, les Rimahibe, qui se débrouillent maintenant mieux en Français grâce à la formation des fonctionnaires. Dans une pièce à côté de l’entrée où repose le chef sont entassés des sacs de riz. Il y en aura assez jusqu’à la récolte de décembre. La période de soudure arrive et il faut tenir jusque là. Non loin de là, se trouve la cour de son fils, dit ‘l’Espagnol’ parce qu’il a migré en Espagne, où trône une énorme télévision. Chez lui, la cour se remplit le soir pour voir un film ou le journal télévisé.

Les Peul et l’enseignement
Combien d’habitants? Combien de Peuls sont encore vraiment nomades? Combien d’enfants sont inscrits à l’école? Ce sont des questions posées par une ‘toubabou’, des questions ‘occidentales’.
Malgré le recensement, il reste difficile de savoir combien de personnes habitent à Sareseyni.. Beaucoup ‘d’étrangers’ : travailleurs saisonniers, Talibés, propriétaires ou non d’une parcelle de riz dans les périmètres irrigués qui sont venus habiter au village. La plupart des saisonniers sont des Burkinabés. Ils vivent dans une hutte qui tient plutôt du bidonville. Un abri monté sur une bâche en plastique avec un toit végétal. Ils viennent travailler dans les périmètres irrigués pour le compte d’un propriétaire Peul. Certains propriétaires viennent de Mopti ou de villages des environs. Eux, ils construisent une maison en banco et s’installent au village. La vie est ici moins chère qu’en ville.
Des Talibés viennent étudier pendant plusieurs années: les écoles coraniques du village sont renommées. N’oubliez pas que le village a été fondé par un saint et est un lieu de pèlerinage. Autour de la mosquée, vous pouvez assister entre 17h et 18h à à la récitation collective des versets du Coran par les Talibés. Les jeunes filels vendent des patates douces frites.
Alors combien d’habitants ici? Impossible de savoir malgré le recensement. Beaucoup de nomades vont et viennent. Ils disparaissent en juin, reviennent en décembre. Beaucoup se sédentarisent pour faciliter la fréquentation scolaire des enfants. Les enseignants se plaignent de l’absentéisme, des horaires scolaires non respectés. Les enfants doivent d’abord donner à boire aux veaux, remplir des tâches ménagères, chercher l’eau, et cuire la bouillie de mil. Ils arrivent vers 10h au lieu de 8.30 à l’école. Ce phénomène est connu dans les villages Peul. Le Directeur du CAP (Centre d’activités pédagogiques, instance comparable à l’Inspection académique) se plaint de cette situation car l’enseignement est obligatoire. Certains enfants partent avec les parents en transhumance ne fréquentent l’école que 5 mois par an. Le niveau scolaire baisse, les résultats sont décourageants. Le contexte Peul ne stimule pas les instituteurs à rester dans un village Peul en brousse. L’Harmattan souffle trop fort? Pas d’école, trop de vent et de poussière. Quelque chose à régler à Mopti? Pas de problème, on prend la pinasse (bateau) à Bignanville, 5km de Sareseyni, ou on part en moto à Bignanville. Tout cela avec l’ autorisation du directeur qui est très compréhensif. Parfois à 9h je trouve des enfants sans instituteur dans la classe. Parfosi je trouve un instituteur avec ses écouteurs ou un énorme casque tout ‘en faisant l’école’. Il faut bien écouter RFI (Radio France Internationale).

Enseignement au Mali
Le gouvernement a un projet de lutter contre l’analphabétisme d’ici 2015. Chaque malien doit pouvoir lire, écrire, compter dans sa langue vernaculaire d’ici 2015. La guerre va ralentir ce défi, je le crains. Le matériel didactique existe en 12 langues. L’alphabétisation n’a lieu que pendant la saison chaude, la période de soudure en avril, mai et juin de façon intensive, 4 heures chaque jour! Avec la chaleur, il est difficile de se concentrer si longtemps. Avant ou après, il y a des travaux champêtres ou des briques en banco à faire. L’association a soutenu financièrement les cours d’alphabétisation pendant deux ans. Maintenant le gouvernement paie les alphabétiseurs.
Dans l’enseignement primaire, la première année se passe à 100 % en langue locale, la deuxième année à 25 % en langue locale et à 75 % en Français. C’est seulement en troisième année que l’enseignement est à 100 % en Français. Les conséquences sont terribles. Le Mali est le pays francophone où le niveau baisse, le niveau du baccalauréat aussi. Le Mali fait partie des pays francophones où la langue diplomatique reste le Français.
Voici un exemple concret dans le village. Il y a plus d’enfants non-scolarisés qui fréquentent la salle de lecture que de scolarisés. Les activités se passent en langue locale. Je fais un texte en Fufulbe avec l’aide des animateurs pour les chansons. On chante en Français et en Fufulbe. J’ai pratiqué cette méthode en Chine et aux Pays-Bas. Les résultats sont spectaculaires. Les enfants du monde entier adorent les chansons à gestes.