Promenade matinale
A 6 heures du matin, je vais chercher les beignets. Je marche devant la case de passage des Talibés (élèves d’écoles coraniques) qui récitent le Coran autour d’un feu, bien emmitouflés car il fait frais le matin: ils ont un capuchon, une écharpe ou un ‘chèche’. Il arrive souvent que des pèlerins passent quelques nuits au village dans cette case d’accueil près du terrain villageois. Sareseyni a en effet été fondé par un Saint. On vient ici chercher des bénédictions. Il y a en tout sept Ecoles coraniques au village. Elles ont beaucoup de succès et ont même plus d’élèves que l’école publique. Je salue les Talibés: shalom malikum, la main sur le coeur. Ils répondent à mon salut par un hochement de tête et un sourire.

La case aux beignets
Cent mètres plus loin, j’arrive dans une cour où Kadidja fait les beignets dans une case sombre . je lui ai donné 1000 cfa le premier jour (€ 1.50) pour une commande de huit beignets chaque jour. Quatre beignets coûtent 0.50 cfa. Après les salutaions du matin: ‘Walidjan’ ‘As-tu bien dormi?’ , je m’accroupis à côté du foyer traditionnel: un feu de bois sur trois pierres pour me réchauffer les mains. Quand il y a déjà des beignets , je peux me servir. Sinon, je dois attendre patiemment dans la case chaude et enfumée. Je compte les beignets en Fufulbe (la langue de Peul) jusque huit. Je ne reviens jamais avec la même quantité. Parfois, elle m’en donne 4, 6 ou 12. Nous recomptons ensemble et cela finit toujours par un éclat de rire. Quand j’arrive trop tard, ils sont tous vendus.

Petit-déjeuner
Ces beignets à base de farine de mil sont délicieux avec du miel de Segou et du thé Lipton avec du citron. J’adore le calme du matin dans la cour à l’ombre du neem que j’ai planté en novembre 2011. Un petit-déjeuner avec RFI, c’est un moment tranquille. Il faut en profiter. Le calme ne dure pas longtemps. Il y a toujours des villageois qui viennent saluer, les Présidents, les voisins. Plus tard vers 9h30 les enfants envahissent la cour et la salle de lecture.

Soucis quotidiens: l’eau et manger
Pendant mon dernier séjour, j’ai eu beaucoup moins de soucis matériels. Moctar allait chercher deux seaux à 500 mètres au puits du nouveau centre de santé. Le puits de la cour était sec depuis février.
Il y a deux ans, j’allais chercher l’eau avec une brouette à 1 km au puits à grand diamètre creusé par une ONG belge. Moins de fatigue physique, c’est appréciable. Des pilules dans chaque seau, trois heures plus tard, on peut utiliser l’eau pour le thé, la cuisine et ma toilette.

Je pouvais partager le repas de Gundo, instituteur. Les parents apportent à tour de rôle chaque jour les repas aux instituteurs. ‘Tô’ est la nourriture de base des pauvres. C’est une sorte de polenta à base de mil. Comment ça se mange? C’est facile. Vous faites une boulette avec la main et vous trempez la boulette dans la sauce. Sauce aux feuilles de baobabs, sauce aux épinards sauvages, sauce au gombo (qui ressemble à de la morve mais a un goût délicieux), enfin ma sauce favorite aux tomates et aux oignons. Parfois, le tô est remplacé par le riz chez les familles qui ont des rizières. La Banque mondiale a financé 40 hectares de périmètres irrigués en 2010. Le résultat est spectaculaire. Des réserves de riz dans les maisons des familles qui possèdent une parcelle et un paysage vert de septembre à décembre. Un peu de poisson améliore la sauce mais ce n’est pas courant. Une variante du tô est le riz au gras avec de l’huile de karité. trois bouchées me suffisent. Le ‘djordi’ de Moctar: riz aux oignons avec de l’huile d’arachide est mon plat préféré. Pendant les repas, petit-déjeuner, repas du midi et du soir, les Talibés rentrent dans la cour, leur petit seau à la main, tout en chantant. Moctar leur donne systématiquement les restes. Chacun remplit son récipient. Il arrive qu’ils mangent sur place, accroupis autour de la cuvette, se léchant avec plaisir les doigts. Tiens, ils n’attendent pas de rentrer chez le marabout (maître de l’école coranique) qui en principe doit partager équitablement ce que chacun a rapporté.

On ne mange de la viande que lors des fêtes religieuses. Quatre fois par an, chaque famille tue un mouton. Pour des funérailles ou un mariage, on peut tuer un boeuf quand on a un grand troupeau. Depuis 2006, j’ai eu l’occasion de partager ces festins: tripes, foie de mouton ou de chèvre. Il faut tout manger le même jour car il est impossible de conserver la viande. La viande reste un luxe! En février , la mère de Gueladio a donné un poulet. Il fallait le tuer, le préparer. Ouma la matrone (sage-femme) l’a fait. Quel festin et quelle bonne sauce pour nous quatre: Gueladio, Moctar les animateurs, Ouma et moi. Cela n’a rien de malien de manger un poulet à quatre. Il y a deux ans, le père d’Ouma avait donné un poulet à la famille où je campais. ‘Pour la toubabou’ a t’il dit. Je logeais alors chez Abdou Kasse, le président de la coopérative Lekel. Sa femme disposait les morceaux dans deux cuvettes sur le riz. Beaucoup dans la cuvette pour les hommes et les garçons, un peu pour les femmes, les filles et les jeunes enfants. Nous étions dix autour de la deuxième cuvette. Ouma distribuait les petits morceaux. La petite de un an réclamait les larmes aux yeux davantage. Un moment inoubliable.

Des surprises de Mopti
Amadou Diallo, Président CGS (Conseil de gestion de l’école), était très occupé avec la transhumance. En tant que chef suprême de la transhumance il allait chaque jour à Mopti pour organiser la traversée du Niger (voir article Yaaral dans rubrique Nouvelles). Il revenait avec des lokos (patates douces frites) ou de la friture de poisson enveloppés dans du papier journal. Je n’ai presque pas fait la cuisine. Seulement de temps en temps, pendant le weekend une salade de macaroni avec des concombres, des oignons et une boîte de thon ou une ratatouille (avec des légumes achetés à Mopti) ou une omelette. Les animateurs ou les visiteurs n’appréciaient pas tous mes recettes: nourriture de toubab (pour les blancs).

Le mot de la fin
D’un point de vue occidental, la nourriture au village est peu variée mais on peut tout à fait survivre. On mange moins quand il fait chaud mais on boit beaucoup. Une bière tiède rapportée de Mopti se boit bien dans la cour après l’agitation d’une journée avec 150 enfants. Avec un tel menu quotidien et la chaleur, pas étonnant de perdre rapidement des kilos superflus. J’ai toujours du mal à mon retour quand je vais au supermarché. Quelle abondance de produits alimentaires! Si j’écris tous ces détails, c’est pour donner beaucoup d’information aux personnes qui se posent la question: je tiendrai le coup ou non…